Les « décasages », une vindicte populaire tolérée
Myriam Hachimi Alaoui, Élise Lemercier et Élise PalomaresSociologue, université du Havre / sociologues, université de Rouen
Les conflits entre les habitants des îles des Comores s'inscrivent dans une longue histoire marquée par la colonisation, la partition politique des années 1970 et la départementalisation de Mayotte en 2011. En 2016, le rejet de l'immigration venant des autres îles a pris la forme de grandes opérations de « décasages » planifiées et publiquement assumées. Visant des personnes installées de longue date à Mayotte et parfois en situation régulière, elles ont entraîné, au-delà de la perte du logement, la destruction des solidarités familiales, la déscolarisation des enfants et la déstabilisation de la situation administrative.
Les thématiques du péril démographique régulièrement avancées dans les débats publics qui se sont focalisés autour de la maternité de Mamoudzou révèlent les enjeux, voire l'obsession, que cristallise la nationalité française à Mayotte, cette île de l'archipel des Comores devenue département français en 2011. La focalisation sur l'immigration clandestine est allée en grandissant à mesure que l'horizon de la départementalisation s'approchait et s'est accrue depuis sa mise en place. Elle a contribué à amplifier l'hostilité d'une partie de la population mahoraise à l'égard de celles et ceux en provenance des îles voisines (Grande Comore, Anjouan et Mohéli). Les démonstrations publiques d'un rejet de l'immigration ne sont pas nouvelles. Elles avaient abouti à la création du « visa Balladur », en 1995, dont les conditions d'obtention toujours plus difficiles conduisent des femmes et des hommes des îles voisines, souvent des cousin·es, des oncles ou des tantes venues rejoindre leur famille, à tenter des traversées improbables sur des embarcations de fortune, faisant du lagon de Mayotte une frontière mortelle.
Au début de l'année 2016, ces manifestations d'hostilité, récurrentes depuis les années 2000, ont pris la forme d'opérations de « décasages ». Les habitant·es de certains villages de l'île organisent des expulsions de leurs voisin·es au nom de la « lutte contre l'immigration clandestine » et de « l'éradication de logements illégaux et insalubres ». À partir d'une enquête ethnographique, cet article confronte ces discours publics à la diversité des expériences et des parcours de personnes « décasées ». Nous retracerons les parcours de trois d'entre elles, Chaïma, Maïssane et Omar, choisies précisément parce qu'elles étaient installées de longue date à Mayotte et en situation régulière. Elles se sont retrouvées en grande vulnérabilité à la suite de ces événements, y compris sur le plan juridique ; recourant à des ressources familiales, sociales et associatives, elles ont néanmoins développé des résistances et des formes de contestations qu'elles continuent de payer au prix fort.
Les « décasages » de 2016 ne constituent pas un phénomène inédit. Néanmoins, ils ont pris une ampleur nouvelle, tant par le nombre de personnes et de villages concernés que par le caractère organisé, planifié et annoncé publiquement de ces opérations. Dans chaque village, le profil des personnes à « décaser » a fait l'objet de négociations et, parfois même, a donné lieu à l'établissement de listes nominatives. Les affiches indiquaient le jour prévu pour l'expulsion collective, mais les propriétaires mahorais avaient bien souvent reçu au préalable des courriers les invitant à ne pas renouveler la « location » de leur bien à des « Comoriens ». Rappelons qu'à Mayotte, les transactions se réalisent principalement de gré à gré, y compris lorsque l'on dispose d'un titre de séjour. La signature d'un bail étant une pratique rare, peu de personnes « décasées » disposent d'une preuve écrite attestant d'un contrat les liant au propriétaire de leur logement.
Chaïma, de l'ancrage à l'errance
Née à Anjouan, Chaïma est arrivée à Mayotte à l'âge de 7 ans dans une commune du nord de l'île où domine le kibushi, une variante dialectale du malgache de Madagascar. À présent, elle parle couramment cette langue, ainsi que le shimaoré et le shinzduani. Sans titre de séjour, ses parents la confient, avec ses frères et sœurs, à un oncle paternel qui dispose d'une carte de séjour de 10 ans. Moyennant rémunération, il fait les démarches pour leurs papiers, mais inégalement selon les enfants. Alors que Chaïma est scolarisée en quatrième, ses parents sont expulsés vers Anjouan ; sa sœur et elle partent vivre chez une tante qu'elle décrit comme hostile. Pour s'extraire de ce qu'elle qualifie d'« enfer », Chaïma n'a d'autre choix que de se marier. Elle poursuit néanmoins ses études jusqu'à l'obtention d'un CAP de commerce qui lui permet, avec le concours d'une avocate, de se voir délivrer un titre de séjour au nom de l'ancienneté de son installation à Mayotte, justifiée par ses certificats de scolarité.
En 2016, lorsque les « décasages » se multiplient à Mayotte, Chaïma vit avec son mari et leurs quatre enfants dans un village où ils se sont installés 9 ans auparavant, à proximité du lieu où elle a grandi. Lorsqu'elle prend connaissance à la télévision des premiers « décasages » dans le sud de l'île, elle croit être protégée par la régularité de son séjour et par le caractère licite et ancien de son installation. Ainsi, elle ne s'inquiète pas jusqu'au jour où les groupes de « décaseurs » se présentent devant sa porte à 5h30 en vociférant : « Allez, sortez de chez vous, allez chez vous, vous n'avez pas honte ! [...] Tu quittes ici sinon on va tout dévaster chez toi ! ». Elle attrape rapidement quelques affaires et sort de chez elle pour se réfugier chez sa sœur. La propriétaire du logement de sa sœur, affolée de voir arriver une « décasée » sur sa propriété, lui refuse le droit de l'accueillir en la menaçant d'expulsion à son tour.
Quelle que soit leur situation au regard du code de l'entrée et du séjour des étrangers, nombreux sont les « décasés » qui se voient ainsi refouler de chez leurs proches, qui peuvent eux-mêmes être victimes d'opérations de « décasage ». Des campements de fortune se forment au bord des routes et les forces de l'ordre y interviennent régulièrement, effectuant un tri entre les personnes en situation régulière – laissées sur place – et celles qui, sans papiers, font l'objet d'une procédure d'expulsion du territoire.
Extrait du Plein droit n° 120
« Mayotte à la dérive »
(mars 2019, )
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