Les marchés aux domestiques
Gisti
De sombres vagues succèdent aux monts caucasiens. Des dizaines d'heures durant, la mer Noire défile sur la droite. Les passager·e·s du bus sont presque exclusivement des femmes, Géorgiennes, entre 20 et 60 ans. Elles ont laissé leur famille au pays et ne rentreront pas avant plusieurs mois voire des années. Premier départ pour certaines, elles glanent des contacts, des conseils et des histoires vécues auprès de celles qui, depuis longtemps, astiquent l'argenterie et s'occupent des vieux et des enfants des beaux quartiers d'Istanbul. Après 25 heures de route, l'urbain tentaculaire d'Istanbul s'ouvre enfin à nous. Les zones industrielles, les barres de béton et les autoroutes urbaines n'en finissent plus. La Marmara remplace la mer Noire, les cargos rôdent toujours. Nous n'arriverons que trois heures plus tard au port d'attache, l'Emniyet garaj, petite gare routière où se chargent et se déchargent, dans la fièvre moite de l'été stambouliote, les bus pour l'Azerbaïdjan, l'Arménie, la Géorgie, les Balkans, l'Iran ou l'Irak. Sur le pas de la gare, une rue parsemée d'hôtels de passe bon marché, des femmes aux accents slaves et des hommes au regard hagard. Un îlot devant un fast-food sert de point de rencontre entre prostituées et clients.
Nous sommes à Aksaray, l'un des grands quartiers de migrant·e·s, qui abrite des magasins de textile de gros, des dizaines de taxiphones, des restaurants clandestins à clientèle subsaharienne et le centre de rétention de Kumkapi. Les rues chantent en persan, arabe, wolof, ouzbek, kurde ou moldave jusqu'au quartier de Laleli. Là, le Dada Otoparki sert de base multifonction au marché des domestiques moldaves. C'est ici qu'arrivent les minibus en provenance de Chisinau avec à leur bord les femmes, en majorité d'origine Gagauz [1], qui viennent pour travailler. Le dimanche, ce parking sert de lieu de rencontre entre ces femmes et les employeuses à la recherche d'une bonne pour occuper le rôle de femme au foyer à leur place. C'est aussi là que les réseaux de solidarité entre domestiques moldaves se tissent, et que les nouvelles venues peuvent rencontrer les personnes dont elles avaient les contacts avant de partir. Il n'est pas meilleur·e intermédiaire pour trouver du travail qu'une travailleuse domestique déjà installée, au fait des agissements de telle patronne ou de tel patron, et des stratégies à adopter. Les femmes qui souhaitent rentrer au pays pour des vacances peuvent ainsi se faire remplacer par les nouvelles arrivantes.
De l'autre côté de la Corne d'Or, derrière la colline de Beyolu, Kurtulu est l'autre grand quartier des Subsaharien·ne·s de la métropole stambouliote. Restaurants, salons de coiffure et églises évangéliques sont cachés dans les caves. Mais c'est aussi l'un des derniers quartiers à abriter les communautés arménienne, grecque et assyrienne. L'Église catholique italienne est située au même endroit que Caritas, une association humanitaire qui vient en aide aux demandeurs d'asile et réfugié·e·s – principalement aux chrétien·ne·s d'Irak, les Assyro-chaldéen·ne·s [2]. À l'inverse des travailleuses domestiques originaires des anciens pays du bloc soviétique qui viennent uniquement pour travailler, les domestiques chrétiennes d'Irak sont des réfugiées en transit avec leurs familles. Elles cherchent à subvenir à leurs besoins pendant l'examen de leur demande d'asile. À l'occasion de la messe du dimanche, les prêtres servent d'intermédiaires entre ces jeunes irakiennes et les familles assyriennes et arméniennes aisées d'Istanbul. L'église n'est pas seulement le lieu où les réfugié·e·s trouvent un logement, de la nourriture ou des vêtements, mais aussi la place du marché aux domestiques chrétiennes.
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Extrait du Plein droit n° 96 (mars 2013)
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