mercredi 29 juillet 2009

[Gisti-info] « Ce que rafler veut dire » - Article extrait du Plein Droit n° 81

Ce que rafler veut dire

Emmanuel Blanchard
Centre d’histoire sociale du XXe siècle (CNRS-Paris 1)

Si, d’une période à une autre, les populations principalement visées par les contrôles policiers ont évolué en fonction des préoccupations du moment, les techniques policières, elles, n’ont guère changé et le mot « rafle » n’a jamais cessé d’être employé. Renoncer à l’utiliser reviendrait à entourer de silence des pratiques répressives qui ont traversé les décennies et ont toujours visé les groupes les plus fragiles politiquement et socialement.

La sortie du film Welcome, le 11 mars 2009, a relancé le débat sur le « délit de solidarité ». Dans un premier temps, elle a donné lieu à une vive polémique entre, d’un côté, le réalisateur et l’acteur principal (Philippe Lioret et Vincent Lindon) et, de l’autre, le ministre de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale (Éric Besson). Depuis quelques semaines, ce dernier s’en prend violemment aux associations de défense des droits des étrangers qui arguent que les faits décrits dans le film ne sont ni un « mythe », ni simplement une fiction : il a notamment mis en cause à plusieurs reprises la « crédibilité » du Gisti, sans que ces propos diffamatoires ne soient étayés. Dans ses attaques, Éric Besson a accusé les promoteurs du film et, plus généralement, les soutiens des étrangers en situation irrégulière de donner à leurs actions de solidarité une dimension et un lustre aussi illégitimes que scandaleux, par le recours à des parallèles historiques avec la Seconde Guerre mondiale. En se focalisant plus spécialement sur les modes d’action policiers, en particulier la technique de la « rafle », il s’agit de montrer comment le ministre de l’immigration a cherché à faire scandale en désignant à la vindicte médiatique des militants présentés comme ne respectant pas la mémoire des victimes des persécutions de la Seconde Guerre mondiale. Surtout, il faut rappeler ici que les dispositifs policiers de contrôles et d’arrestations massifs de populations vulnérables et stigmatisées, connus sous la dénomination de « rafles », s’ancrent dans une histoire de la modernisation de l’institution et des techniques de police qu’il convient de faire remonter au moins à la seconde moitié du XIXe siècle.

« Suggérer que la police française, c’est la police de Vichy, que les Afghans sont traqués, qu’ils sont l’objet de rafles, etc., c’est insupportable », s’offusquait, en mars dernier, Éric Besson, en réponse à une interview de Philippe Lioret. Quelques jours plus tard, il ajoutait : « Le vocabulaire qui est issu de la Deuxième Guerre mondiale, “traque”, “rafle”, assimilation aux Juifs en 43, est un vocabulaire grave, inacceptable et que, selon moi, on ne devrait jamais utiliser dans le débat politique [1] ». Si tant le film que certains propos de son réalisateur esquissaient des comparaisons avec la situation des Juifs sous Vichy, ils le faisaient pourtant avec une grande prudence : ils ne suggéraient ni l’identité, ni même le parallèle des situations. Seuls étaient pointés certains mécanismes répressifs appelant un sursaut moral : « Je ne mets pas en parallèle la traque des Juifs et la Shoah avec les persécutions dont sont victimes les migrants du Calaisis et les bénévoles qui tentent de leur venir en aide, mais les mécanismes répressifs qui y ressemblent étrangement ainsi que les comportements d’hommes et de femmes face à cette répression [2]. »

Éric Besson et la police du langage

La colère et les leçons lexicales d’Éric Besson ne visaient pas à rétablir une vérité historique malmenée par la fiction et les prises de position militantes. Elles participaient d’un mouvement plus large de police du langage qui consiste, pour les pouvoirs publics, à assigner devant les tribunaux les artistes et les militants qui auraient des velléités de replacer les « bavures » policières dans un contexte chronologique élargi à certaines des périodes dites sombres de l’histoire française. C’est ainsi que le groupe de rap La Rumeur fait l’objet d’un véritable harcèlement judiciaire de la part du ministère de l’intérieur et du ministère public : après trois relaxes devant les juridictions compétentes, la Cour de cassation va se pencher une seconde fois (en juillet 2007, elle avait cassé une précédente décision de la cour d’appel de Paris) sur le cas du leader du groupe, Hamé. Ce dernier est accusé d’avoir diffamé, dans un fanzine, la police nationale en qualifiant d’« assassins » certains de ses agents, en particulier dans une référence implicite au massacre du 17 octobre 1961.

Quelques mois après la relaxe provisoire des militants du collectif de soutien aux sans-papiers de Rennes accusés d’avoir diffamé les agents de la police de l’air et des frontières (Paf) [3], la décision de la Cour de cassation sera d’une grande portée pour la liberté de parole des militants.

(...)

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http://www.gisti.org/spip.php?article1650


Cet article est extrait du n° 81 de la revue Plein droit  (
juillet 2009),
 
« La police et les étrangers (1) »
http://www.gisti.org/spip.php?article1619


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