Ni héros ni escrocs : les passeurs portugais (1957-1974)
Post-doctorant de la Fundação para a Ciência e a Tecnologia – Chercheur de l’Instituto de História Contemporânea de l’Universidade Nova de Lisboa
« Aujourd’hui, je me sens épanoui car j’ai retiré beaucoup de personnes de la misère et j’ai évité à de nombreux jeunes d’aller mourir dans les colonies » [1]. Ainsi s’enorgueillit, en 2007, un ancien passeur portugais qui fit sortir de son pays et entrer en France plusieurs dizaines de travailleurs. Cette héroïsation de la figure du passeur, que l’on retrouve dans de nombreux travaux consacrés de nos jours à la frontière lusoespagnole et à toutes les activités « illégales » qui s’y exerçaient, contraste avec l’image diffusée par les élites portugaises, sous la dictature salazariste. L’image stigmatisée du passeur-escroc que brandissaient les autorités de l’époque comme un épouvantail, rejoint parfois celle qu’en donnent certains gouvernants aujourd’hui. Selon le point de vue paternaliste des autorités salazaristes, les passeurs étaient des individus sans scrupules, cupides, trompant sans remords les migrants qui, croyant les promesses d’un travail assuré et de salaires élevés, s’endettaient pour partir. Selon le discours répandu notamment dans la presse, les passeurs n’avaient aucune répugnance à maltraiter leur « marchandise », à l’abandonner en pleine montagne et à lui faire subir d’épouvantables épreuves physiques. Ces discours sur les « trafiquants de chair humaine » [2] permettaient d’occulter les raisons sociales, économiques et politiques de l’émigration. Les Portugais partaient illégalement non pas car ils désiraient s’extirper de la pauvreté, refusaient l’étouffement des libertés, fuyaient la « désespérance » [3] et les guerres coloniales mais parce que, candides, ils croyaient les promesses fallacieuses des passeurs. Les passeurs étaient ainsi érigés en de bien pratiques boucs émissaires. Ces deux représentations, bien que contrastées, empêchent toutefois de saisir qui étaient les passeurs et la profonde ambivalence de leur activité. Car la plupart n’étaient ni des héros qui libéraient les Portugais de la dictature salazariste au péril de leur vie, ni des individus qui extorquaient sans scrupule des migrants innocents et sans défense.
Aucune sociologie fine des passeurs portugais qui ont déployé leur activité lors des années 1957- 1974, période pendant laquelle 900 000 Portugais sont venus en France, dont 550 000 de manière irrégulière, n’a été élaborée à ce jour. C’est une tâche complexe car sous le même terme se rangent des individus aux trajectoires et aux activités diverses. Un fossé sépare par exemple le paysan résidant près de la frontière, qui connaît depuis son plus jeune âge chaque recoin d’une partie de la ligne politique qui démarque le Portugal et l’Espagne et qui tire occasionnellement une partie de ses maigres ressources de la frontière en se faisant occasionnellement contrebandier ou passeur, du grand contrebandier et passeur qui fait transiter illégalement de nombreux objets et hommes en Espagne, employant pour cela plusieurs hommes, véhicules et corrompant les agents de police.
De même, la différence est grande entre l’émigré qui fait passer des proches, gratuitement ou non, par le même chemin qu’il a emprunté quelques mois plus tôt, et le militant du Parti communiste portugais qui permet la fugue de ses « camarades » recherchés par la police politique. À tous ces différents cas de figure correspondent des motivations et des pratiques distinctes. Et ces passeurs, occasionnels ou professionnels, ne sont utilisés par les migrants que lorsque la surveillance des États l’exige. Lorsque cette surveillance est relâchée, beaucoup de migrants, surtout ceux qui habitent près de la frontière et en connaissent les secrets, se passent des services de ces agents.
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Cet article est extrait du n° 84 de la revue Plein droit (mars 2010),
« Passeurs d’étrangers »
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Vous pouvez trouver ce numéro de Plein Droit dans les librairies au prix de 9 € (ISSN 0987-3260 mars 2010)... le commander directement au Gisti (moyennant un supplément de 1,9 € pour les frais d'envoi) : http://www.gisti.org/spip.php?article59 .... ou vous abonner à la revue (4 numéros par an) : http://www.gisti.org/spip.php?article60



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